Eglantine et Marguerite, deux fleurs rustiques.
    Eglantine, veuve, sans enfant, jamais remariée. Marguerite, célibataire.

Ce furent certainement les deux personnes les plus aimées du Saut-du-Loup, pour leur gentillesse naturelle et par les mille services qu'elles rendaient à chacun. 

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« Ménagères » de métier, c’est-à-dire, femmes de ménage, elles avaient aussi été cuisinières de la cantine de l’école, située quasiment en face de chez elles ! Hormis ces maigres rétributions, elles en avaient accumulé d’autres,  comme la distribution des journaux ou du lait du père Souchon, le fermier, afin d’arrondir la fin de mois.

Eglantine était plus fine dans tous les sens du terme et Marguerite s'alignait sur son comportement. Elles faisaient bon ménage simplement parce qu'elles étaient de bonne composition. Quelquefois des bouderies ou des chamailleries sans gravité. Comme dans toute vie de couple.

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   Eglantine était donc un peu le chef, le cerveau. Pleine d'initiative et d'énergie, petite et maigre, active, prenant parfois l’allure d’une fourmi. 

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    Marguerite était un peu plus grande et carrée, plus lymphatique et bien bonasse sous sa moustache.
Elles étaient perpétuellement en mouvement, en quête du moindre trésor découvert en chemin. Ainsi, le retour de leurs courses, ou de leurs divers trajets, était-il rentable : un cageot, quelques baies, des légumes, du petit bois, jusqu'à des traverses de chemin de fer ou simplement un bouquet des champs.

Elles emmagasinaient toutes ces trouvailles hétéroclites dans leur cour et les caves de la demeure paternelle qu'elles habitaient. Une vieille bâtisse encaissée entre deux autres, correspondants à des partages et donnant ainsi une proximité familiale.
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Elles ne manquaient pas cependant d'entretenir une bordure de fleurs, des géraniums le long de la montée d'escalier et l'inévitable treille derrière la porte d'entrée.Le portail de la cour était à claire‑voie et chacun pouvait ainsi jeter un œil et les saluer. Pareillement, quand elles étaient assises sur leur terrasse, mi-cachée par la vigne vierge qui les protégeait de la chaleur estivale, elles avaient le spectacle de la rue, de leur rue, de leur village.

Face à la maison, de l'autre côté de la route, une minuscule langue de terre sur laquelle était un banc en fer, entre les deux arbres qui la délimitaient. Au dos de ce siège, une bordure entrelacée de laurier et de lilas mauve.

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C'était le lieu de rencontre. Vers la fin d'après-midi, avant l'heure du repas, se retrouvaient là quelques habitués, plus ceux de passage venus faire un achat de dernière minute à l'épicerie ou chez les buralistes Bouziges. 

Il faisait bon papoter de tout et de rien, apprendre les dernières nouvelles du coin, avec autant sinon plus d'importance que celles de la nation, voire du monde. Après tout, on était sincèrement plus touché de savoir que la foudre avait cassé le lavoir des deux sœurs, ou que « la petite de la Marie Aberlenc avait failli mourir d’un gros froid », que d’apprendre les dégâts du dernier tremblement de terre en Grèce ou ailleurs. 

Ça n'empêchait pas d'évoquer la vie du pays, mais elle paraissait plus lointaine. Plutôt qu'une réalité, c'était une histoire, triste ou gaie. Sans aucune malveillance ni commentaires personnels, elles colportaient les dernières nouvelles de Rousson et des environs. Elles étaient la gazette locale, vivante et en couleur ! 

Qui ne les connaissait pas ? Qui n'avait pas croisé leur bon visage, le sourire si aimable d’Eglantine ou la voix forte de Marguerite ? 

Quand la voiture de la boulangère s'arrêtait dans le quartier le matin, Eglantine arrivait à petits pas chaotants et précipités, repliée comme un souriceau, le visage radieux, la parole facile et avenante. 

Eglantine et Marguerite entretenaient un jardinet derrière leur maison, plus un terrain au Puech. Encore des allées et venues incessantes, avec ou sans brouette, toujours chargées dans les deux sens.

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   Même dans leur habitation, on devinait une activité permanente. Malgré une petite mais suffisante pension à laquelle s’ajoutaient quelques menues rémunérations de divers travaux, elles vivaient à l'ancienne, dans l'obsession de l'économie, de la récupération et de la transformation. Avec une organisation proportionnellement rationnelle, elles gagnaient encore du temps. 

Ainsi faisaient‑elles leurs conserves, sur l'ancestrale cuisinière noire du balcon, utilisant toutes les moindres brindilles ramassées à chaque sortie. Ça épargnait le gaz et le charbon. 

Elles mangeaient frugalement mais en mitonnant quand même leurs petits plats qui laissaient traîner de savoureux effluves jusque dans le jardin, voire dans la rue. Bien que sobre et mal agencé, leur appartement était propre, l'évier toujours impeccablement blanc, sans objets ni vaisselle traînants.

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    Leur mise surannée les faisait sortir tout droit d'une vieille photographie. Robes noires et longues en coton solide, tabliers sombres à fleurettes blanches et violettes, sandales de toile ou chaussures désuètes avec bas épais ou chaussettes de laine grise. Parfois un grand fichu croisé sur la poitrine. Les cheveux blanchis tirés en petit chignon sur la nuque, sec comme un « pélardon » (fromage de chèvre). 

Leur hospitalité était toujours cordiale et en particulier avec les bambins. Elles pépiaient des mots de bienvenue en s'agitant comme des moineaux pour fêter la visite, offrir à boire, sortir le paquet de biscuits précieusement gardé dans la chambre d’Eglantine pour la circonstance. C'était Eglantine qui avait l'initiative et Marguerite, un peu mollasse, toujours étonnée, obéissait. 

Eglantine aimait lire les magazines. Elle allait certains soirs chez Anna Gazay pour regarder la télévision qu'elle ne se décidait pas à acheter. Marguerite, plus simple, préférait voir les images des journaux ou des hebdomadaires qu'on leur prêtait. Suivant le rythme de la nature, elle allait se coucher de bonne heure. 

Ainsi fut leur vie, tout doucement, sans faire de bruit. Elles étaient si occupées qu'elles ne se posaient pas trop de questions sur le but de leur passage sur terre. C'était le problème du Tout-Puissant. 

Après plus d'un an de souffrances dues à un acharné cancer des os, Eglantine quitta sa compagne.  Lucide jusqu' au bout, elle la houspillait encore de négliger ses ablutions ! Marguerite s'en moquait éperdument. Elle avait soigné tant bien que mal sa moitié. Epuisée par des nuits sans sommeil à apaiser sa sœur torturée par la maladie, elle s'apprêtait, elle‑aussi, insensiblement, à la suivre. 

Et quand Eglantine s'en alla, l'esprit de Marguerite s'effilocha jusqu'à attendre sur le banc, le soir, cette sœur qui tardait à revenir du jardin… Alors, gentiment, comme à un grand enfant, quelqu'un était là pour lui dire que ce n'était plus possible, qu'elle n'était plus là, et qu'il fallait rentrer pour dîner et dormir. Elle répondait un "ah oui, c'est vrai" venu d'ailleurs et obéissait. Puis elle est partie à son tour, à petits pas, à petits feux. C'est ce qui était le mieux. 

Dieu ne les ayant pas préservées de grosses secousses, il aurait pu être plus indulgent avec le dos d’Eglantine qui s'était tant plié sous le poids du travail et qui n'avait pas manqué de l'honorer chaque dimanche en allant à la messe. 

Eglantine et Marguerite, c'était le noyau robuste d'un beau fruit charnu qu'on appelle le village. Le noyau s'est desséché. La chair qui l'enserrait s'est désagrégée. 

Les nouveaux propriétaires de leur maison ont ignoré cet usage. Bien que ce soient des enfants du pays, ils se sont enfermés derrière un portail en métal plein et haut, ont fait enlever le banc  qui faisait face à la maison et ont planté un panneau "propriété privée". 

C'est ainsi que la plupart apprirent que ce bout de terre qui avait été si longtemps "la placette" appartenait à Eglantine qui en faisait profiter tout le monde pour parfumer la vie.

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Eglantine et Marguerite, pour une fois de leur vie, plutôt pour une fois de leur histoire, ne sont plus aussi proches. Comme chacune avait sa chambre, elles reposent dans un tombeau différent, dans une allée différente, l’une avec son époux, l’autre avec la maman, mais toutes deux dans le vieux cimetière de Rousson…. 

Quand je m’y rends pour « voir » les miens et leur « parler », je fais le détour pour les saluer, chacune dans son coin… ainsi que pour tous ceux que j’ai connus et que je remercie d’avoir ainsi coloré, si joliment et naturellement, les dessins de ma vie….