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A la période des vacances de printemps et d’été, à la meilleure saison, nous avions le temps et l’autorisation de jouir d’une « grande » distraction : aller chercher le lait à la ferme des Souchon. 
Nous y descendions, avec deux ou trois enfants du quartier,  en fin d'après-midi, juste après la grosse chaleur et au moment la traite.

Chacun portait son récipient : qui, un pot-au-lait en fer,

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 qui, un en émail usagé,

qui, une simple bouteille en verre...

 

Leur ferme était située à la sortie du village, près de la grand route. Pour raccourcir légèrement le parcours, mais surtout par plaisir de passer entre les champs, nous empruntions un passage entre vigne et pré qui permettait juste de mettre un pied devant l'autre.

Rousson-Souchon-10-92-1125-1On arrivait à la bâtisse sur le côté Est où se trouvaient au rez-de-chaussée, la "pièce à lait" et l'étable adjacente. Au premier et côté Sud, se situait le logement de la famille.

Rousson-Souchon-10-92-2126-1La pièce à lait, où nous attendions d'être servis, était une ancienne cuisine qui avait gardé son décor d'origine : coin évier avec quelques carreaux de faïence à fleurs bleues autour, placard mural, buffet rustique, vieille table et chaises paillées qui n'avaient plus connus le chiffon depuis des années. Le sol était encore en grossier carrelage bombé. Une pièce contiguë avait certainement servi de chambre.

Par les portes ouvertes, la forte odeur des bêtes et du fumier imprégnait l'ensemble et nous-mêmes par la même occasion, surtout  si nous nous avancions pour apercevoir le jeune veau ou la fin de la traite. Mais nous restions respectueusement à l'entrée : c'était le domaine du fermier et nous craignions d'effaroucher le cheptel... si ce n'était le contraire !...

43-Landos-Charbonnier-21Même adulte, j'aimais y aller jeter un coup d'œil et de nez : il y régnait une chaleur surprenante. J'en profitais pour bavarder avec le patron si la clientèle n'était pas encore arrivée. 

Peu loquace, le visage carré et rougeaud, avec timidité, il voulait bien m'expliquer à petits mots, à courtes phrases, les différentes races, leur rendement annuel de lait, les soins et la nourriture, les difficultés de plus en plus grandes et le peu de bénéfice. 

Il aurait fallu un peu s'agrandir et moderniser ; le fils avait préféré les études et un emploi stable, loin d'ici. Il ne pouvait pas l'en blâmer ; ainsi tout le monde était plus tranquille... 

On sentait une amertume résignée, résumant une vie de rude labeur qui allait finir là, en fermant l'étable, la pièce à lait et la petite porcherie. Il garderait peut-être quelques poules et canards, louerait les champs ou  les vendrait seulement si besoin était... sinon il garderait pour le « petit », qui en ferait ce qu'il voudrait. 

Tout ce patrimoine si péniblement acquis, dont chaque are, chaque herbe était le témoin de souffrances, de suées, de sacrifices, qu'allait-il devenir ? Il se taisait et reprenait calmement la suite de la traite. 

Ainsi donc, l'ancienne-cuisine-pièce-à-lait était un autre lieu de rencontre des villageois et le plaisir pour certains enfants d'y venir en petite bande. Mme Souchon, avenante et sympathique, maîtrisait les élans et les cris de ces oiseaux écervelés qui énervaient parfois la clientèle ou les vaches. 

Devant la porte se trouvait un grand espace, ancienne aire de blé et qui, maintenant, servait de stationnement aux voitures. 

La promenade à pied, l'attente patiente entre deux discussions et deux plaisanteries se perdaient petit-à-petit au profit de cet éternel "gain de temps" dont on ignore l'usage et le profit. Quant encore, certains ne restaient pas dans leur véhicule jusqu'au moment d'être servi !... "les premiers nouveaux sauvages". 

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Une fois, j'ai essayé de faire des fromages avec les faisselles en terre cuite de mon arrière-grand-mère. Ce ne fut pas une pleine réussite : il manquait un peu de sel et surtout d'un "secret" de fabrication qui les aurait rendus plus crémeux. 

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Par contre, les « caillés » étaient presque aussi bons que ceux de mon enfance.
Et si je ferme les yeux,  je sens encore l’odeur de lait chaud du père Souchon  parfumant agréablement la cuisine et s’harmonisant si bien au café matinal. Quel délicieux plaisir de le boire à petites gorgées pour mieux le savourer, le sentir me réchauffer et m'offrir toute son énergie...